Pete Sandoval : Best of the best
Suite au départ du bassiste chanteur Steve Tucker, un événement inespéré a permis à Morbid Angel de se remettre sur les rails : Le retour du charismatique David Vincent après plus de dix années d’absence. Nous avons rencontré Pete Sandoval lors de son dernier concert parisien afin d’en savoir plus...
Par Laurent Bendahan
Interview parue dans Batteur Magazine n°201
Pete, peux-tu nous raconter comment David Vincent a réintégré le groupe ?
À la fin de notre dernière tournée américaine, il nous restait à assurer cinq shows en Amérique du Sud, mais notre bassiste chanteur Steve Tucker a décidé de nous quitter avant. Notre manager a alors contacté David pour lui demander d’assurer les concerts restants. Il a accepté et a répondu : « Pourquoi pas ? C’est le bon moment, je suis disponible. Cela fait longtemps que je n’ai pas joué avec le groupe et cela me manque un peu ». Mais il a posé la condition de ne jouer que des morceaux que nous avions écrits avec lui, ce qui ne nous posait aucun problème. Notre tournée sud-américaine s’est merveilleusement bien passée. Cela nous a incités à continuer sur quelques dates aux USA, puis en Europe. Je ne sais pas ce que nous ferons ensemble à l’avenir. Peut-être un album, qui sait ?
Lorsque Steve Tucker vous a quittés une première fois après l’enregistrement de « Gateway To Annihilation », vous étiez entrés en contact avec David, mais cela n’a pas marché. Peux-tu expliquer ce qu’il s’est passé ?
Nous sommes effectivement entrés en contact avec David pour travailler sur notre dernier album en date « Heretic ». Trey (Azagthoth, guitariste) lui a fait écouter ses nouvelles compositions, mais David a voulu chambouler tous les morceaux à sa façon, ce qui n’a pas plu à Trey.
Et que dire de ce second départ de Steve Tucker ?
Il n’était pas heureux. Il avait pas mal de problèmes personnels qui resurgissaient sans cesse en tournée. Il décidé de quitter le groupe en douceur, sans animosité, pour vivre sa vie de son côté.
Parlons de ta manière de jouer : tu es un spécialiste du blast beat joué à un pied alors que la plupart des batteurs alternent le pied droit et le pied gauche pour des raisons évidentes de vitesse d’exécution (ndr, croches en grosse caisse assurées à plus de 200 bpm). Peux-tu nous expliquer ce choix ?
Lorsque j’ai commencé à jouer ce genre de rythmes, en 1986, sur les premières démo de Terrorizer (groupe culte de la scène extrême), je n’avais qu’une seule grosse caisse. Mais je ne vais pas critiquer les batteurs qui jouent le blast à deux pieds. Il y en a que j’admire vraiment. Ils ont tout mon respect.
D’un autre côté, le fait jouer à un pied à une telle vitesse ne permet pas de garder l’énergie. Heureusement que tu utilises des triggers…
Bien sûr, cela aide, mais il ne faut pas croire que les triggers que j’utilise amplifient la frappe tant que ça. Ils réagissent proportionnellement à la frappe. En revanche, ils contribuent à la clarté du son bien mieux que par une amplification traditionnelle. La plupart des batteurs utilisent des cellules traditionnelles bon marché à 2 000 $. Le matériel que j’utilise vaut 5 000 $ ! C’est le top du top ! Les microphones ne permettraient pas de restituer toute la dynamique de la frappe. C’est pour cela que j’ai décidé de trigger mes toms également. Beaucoup de gens pensent que si j’arrive à jouer de cette façon, c’est grâce aux triggers. C’est faux. Ne croyez pas qu’il vous sera plus facile de jouer vite avec des triggers. Le style que j’ai adopté est difficile à acquérir. Lorsque je joue, je dois repousser mes limites en permanence.
Il existe une incompréhension générale sur les batteurs triggés car les gens pensent qu’ils ne tapent pas fort du tout…
C’est encore faux. Je joue avec des bouchons antibruit. Cela m’oblige naturellement à intensifier ma frappe pour bien m’entendre. Tu sais, Morbid Angel est tellement heavy et joue tellement fort qu’il est impossible d’adopter une frappe légère. C’est impensable !
Tu joues également une autre sorte de blast basé sur des doubles croches en grosse caisse. Peux-tu en parler ?
Oui, en fait, ma main droite qui ordinairement joue sur le charlé ou la ride se place en caisse claire. Ma main gauche joue sur mon charlé de gauche. Du coup, on peut considérer ce rythme comme une sorte de roulement permanent.
Lorsque tu joues, ton talon droit oscille de droite à gauche, un peu comme le mouvement d’un serpent. Est-ce là le secret de ta vitesse ?
Non, ce mouvement date aussi de l’époque de Terrorizer. C’était un moyen que j’avais trouvé pour produire de petites accélérations en grosse caisse. Mais pour être honnête avec toi, je ne conseillerais à personne cette gestuelle car lorsqu’on joue vite, moins on fait de mouvements et mieux c’est. D’ailleurs, tu remarqueras que mon pied gauche que j’ai développé un peu plus tard n’adopte pas ce mouvement de balancier. Sa frappe est directe ! Il faut perdre le moins d’énergie possible. Je n’ai pas non plus la gestuelle idéale au niveau des mains, car j’utilise tout mon bras pour frapper. Je conseille aux jeunes batteurs d’adopter la technique qui leur permettra d’avoir un maximum d’énergie en un minimum de gestes.
La légende dit que tu as appris à jouer de la double grosse caisse en 1988, juste avant l’enregistrement du premier album de Morbid Angel « Altars Of Madness ». Est-ce exact ?
Oui, tout à fait. J’ai rejoint le groupe le 4 juillet 1988. Les morceaux d’Altars Of Madness faisaient déjà partie de la « set list ». D’ailleurs, tout le monde me demande pourquoi j’ai inclus de la double grosse caisse dans l’album de Terrorizer « World Downfall ». C’est tout simplement parce que cet album a été enregistré après « Altars Of Madness ». Pour en revenir à mon apprentissage express de la double grosse caisse, je dois dire qu’il s’agit de la chose la plus difficile que j’ai eue à réaliser. J’ai failli quitter le groupe à trois reprises car je ne me sentais pas capable d’assurer en aussi peu de temps. Mais les gars ne voulaient pas me laisser partir. Ils croyaient en moi. J’ai alors décidé de relever le défi en pratiquant pendant trois mois à raison de huit heures par jour. Je travaillais des heures durant dans ma cave. Pour plus de concentration, je m’entraînais dans l’obscurité la plus complète. La pratique intense est la raison pour laquelle j’en suis là aujourd’hui.
Comment ta famille a-t-elle réagi face à ta passion pour la musique death metal ?
Je viens d’une famille chrétienne du Salvador. Cela a été difficile au début, surtout pour ma sœur qui est très croyante. Elle s’inquiétait que je m’intéresse à une musique aussi violente et satanique. Mais ma mère m’a toujours soutenu. Quelle mère digne de ce nom ne supporterait pas son fils ?
Ton parcours musical est lié à la marque Axis qui a fabriqué des pédales particulièrement adaptées au style que tu pratiques. Quelle est la réelle contribution de ces pédales à ta vitesse légendaire ?
La raison pour laquelle j’ai opté pour Axis est la solidité. En 1990, toutes les pédales étaient équipées de chaînes. Nous parlions tout à l’heure du mouvement de balancier que j’exerce sur la pédale. Celles qui sont équipées de chaînes ne me résistaient pas bien longtemps. À présent, avec les progrès technologiques, je pourrais très bien jouer sur une Pearl Eliminator avec un ressort bien tendu pour assurer une réponse rapide. Mais je joue sur Axis depuis très longtemps. Je n’ai jamais voulu utiliser autre chose car les gens de la marque ont toujours été très gentils avec moi. Ils ont même travaillé sur des modèles spécialement pour moi. Je reste cependant ouvert à toute autre possibilité. Peut-être que je changerai un jour ?
Quel est ton batteur de metal extrême préféré ?
Max Kolesne de Krisiun avec qui nous avons souvent tourné. Il a adopté un style qui comprend 90 % de blast beats avec de la double grosse caisse en continu. J’ai un grand respect pour ses capacités.
Après tant d’années, as-tu de nouveaux défis à relever ? Es-tu arrivé au maximum de tes possibilités ?
Non, il me reste plein de choses à accomplir. Je dois enregistrer le nouvel album de Terrorizer cette année. Tout a été composé et maquetté. Nous avons un nouveau chanteur, Tony de « Resisted Culture ». Au début, nous avions fait appel au chanteur originel Oscar Garcia, mais il ne voulait pas vraiment s’impliquer. Nous l’avons supplié pendant des mois au téléphone mais il n’avait jamais le temps. Lorsqu’il a fini par accepter de s’impliquer dans l’album, il nous a clairement dit qu’il ne voulait pas partir en tournée. Nous avons compris que nous n’obtiendrions plus rien de lui. Tony est bien meilleur qu’Oscar. C’est un monstre ! Terrorizer sera bientôt de retour. Nous comptons bien venir en Europe pour la première fois. Le label Century Media nous a offert un deal. Ils sont super avec nous. Je pense que nous allons travailler ensemble. Je travaille aussi sur mon propre projet qui sera à base de piano, claviers, batterie et percussions. Je compte y intégrer également des voix féminines dans le style de Dead Can Dance avec des chœurs comme ceux qu’on entend dans la B.O. de Titanic. Je pense avoir le temps de mener de front ce projet en attendant que Trey finisse de composer le nouveau Morbid Angel.
Te connaissant un peu, j’ai pu observer que tu es très dur envers toi-même lorsque tu ne joues pas très bien durant un show ? Tu entres parfois dans une grande colère. Quelle en est la raison ?
Je suis comme ça. Il n’est pas rare que des problèmes techniques surgissent en live, comme des problèmes de retours, de son pourri. Tout cela m’empêche de bien jouer. J’ai conscience que je ne suis pas une machine, mais cela me met en colère. Le pire, c’est que les gens me disent souvent que j’ai été fantastique. Ils ne s’aperçoivent de rien. Mais moi, je sais si j’ai bien joué ou non.
Que préfères-tu : la production très organique de l’album « Covenant », ou bien les productions comme celles de « Gateway To Annihilation » où la batterie sonne comme une machine ?
Je crois que nous ne referons plus jamais un album comme « Gateway ». Après sa réalisation, nous avons réalisé qu’il nous fallait revenir à un son plus naturel. C’est ce que nous avons fait pour l’album « Heretic ».
Ta marque de fabrique est ce « mur » de double grosse caisse, présent même sur les passages les plus lents. Pourquoi ce choix de ne pas laisser la musique respirer ?
Je pense simplement que les rythmiques épurées en simple grosse caisse ne sont pas adaptées au style de Morbid Angel. Imagine un morceau comme « Sworn To The Black » sans ce mur de double grosse caisse, cela ne sonnerait pas. C’est pour moi le seul moyen de rendre les morceaux assez puissants. Et puis je prends tout cela comme un sport, un jeu, un « challenge ». C’est un style où l’on doit se remettre en question en permanence. Parfois on gagne, parfois on perd, mais lorsqu’on réussit, on exprime une immense satisfaction (rires).
As-tu déjà pensé à éditer une vidéo éducative ?
Oui, c’est un autre défi que je compte relever. J’y penserai sérieusement une fois que j’en aurai fini avec Terrorizer. Cette vidéo s’adressera particulièrement aux jeunes batteurs, afin de bien débuter dans ce style qu’est le death metal.
As tu un dernier message pour tes fans batteurs ?
Je les remercie de me supporter et d’apprécier autant mon jeu depuis toutes ces années. Si j’ai un conseil à leur donner, c’est de croire en eux, de rester eux-mêmes, de trouver leur propre technique. N’arrêtez jamais de vous entraîner.