
Le grand batteur britannique adopté par les Américains est devenu un personnage central dans Toto, institution rock californienne qu’il a rejoint en 1992. La sortie simultanée d’un album live et d’un DVD nous permet de mesurer son importance dans ce groupe. Il se confie sur ces dernières réalisation juste avant d’attaquer un projet solo. Toujours sur la brèche l’ami Simon !
Par Christophe Rossi
Interview parue dans Batteur Magazine n°211
Mike n’a pas pu faire cette partie de la tournée à cause d’un problème au poignet…
Lee Sklar, je pense que c’est le meilleur choix que nous ayons pu faire. Toto est un groupe dans lequel il est très difficile de remplacer un de ses membres. La musique de Toto requiert d’avoir un vaste champ de compétences, techniques et en terme de styles aussi. Dans Toto, il faut savoir tout jouer très bien.
Tu es bien placé pour en parler puisque tu as vécu cette situation lorsque tu as remplacé Jeff Porcaro en 1992.
Absolument. Plus que quiconque, je comprends la difficulté de remplacer un membre du groupe, et Mike en particulier. En fait, c’est moi qui ai suggéré d’engager Lee Sklar. On a pensé à pas mal de bassistes, mais lorsque j’ai évoqué son nom, tout le monde est tombé d’accord. Lee n’est pas un étranger, il a fait d’innombrables sessions avec Jeff Porcaro, Il connaît bien Like (Steve Lukather NDLR) et l’a aidé au début de sa carrière, et Mike Porcaro le respecte beaucoup. Ça a donc été très facile pour lui de s’intégrer dans le groupe. Et puis il n’y a pas que l’aspect musical, il y a aussi la personnalité qui compte, et Lee est mec super.
Et il a un look d’enfer !
Oui, tout à fait (rires) ! Mais je voudrais ajouter que Lee est un bassiste sous estimé. Beaucoup de gens le considèrent comme un honnête bassiste qui a assuré des lignes de basse simples derrière James Taylor.
En effet, peu de gens connaissent ce qu’il a fait avec The Section, un super groupe monté avec Russ Kunkel, quasiment du jazz rock !
Oui, tu as raison, et c’est lui qui joue sur un des albums marquants du siècle dernier, « Spectrum », de Billy Cobham. Un best-seller parmi tous les albums de fusion.
As-tu changé ton jeu avec l’arrivée ce nouveau bassiste dans Toto ?
Non, nous n’avons eu que cinq jours pour répéter le show avec lui. Lorsque je suis arrivé dans Toto, j’ai eu droit à trois semaines pour apprendre le répertoire et répéter. Pour eux, c’était une situation nouvelle, j’étais alors le premier musicien étranger au groupe. C’était difficile. Il faut du temps pour trouver sa place dans un groupe. Mais ce qui compte, c’est ce qui se passe une fois sur scène. Les répétitions, aussi bonnes soient-elles, ne remplaceront jamais le fait de jouer sur scène, c’est l’épreuve de vérité. Et Lee a été fantastique sur ce plan-là, il s’est tout de suite intégré au groupe. Nous avons donné soixante concerts avec lui.
Et Mike, comment se porte-t-il ?
Il se soigne, il va revenir, sa place est toujours là. En février nous serons au Mexique, en mars en Australie, ensuite en Indonésie et au Japon. Nous allons d’ailleurs être à la même affiche que Bozz Scaggs au Japon.
Une heureuse coïncidence car le groupe fut son backing band avant de s’appeler Toto. Allez-vous jouer avec lui ?
Non, il a son groupe, mais ça promet d’être super.
Quels sont les projets après ça ?
Le groupe va marquer une pause. Luke va sortir un album solo et partir en tournée cet été. Et moi, j’attaque un nouvel album solo. Ça va être un mélange de fusion et de world music. Je pense inviter de nombreux musiciens. Je ne peux pas encore citer de noms, c’est un peu tôt. Je trouve que la technologie, qui nous permet de réaliser des choses très performantes tout seul, a tendance à nous aliéner. J’ai envie de contact humain, qu’il y ait cette vibe que l’on ressent quand on joue avec des musiciens.
Toto a choisi la date parisienne, au Zénith, pour enregistrer cet album live et le DVD. J’ai souvenir d’une vidéo avec Jeff enregistrée dans cette même salle, en 1990. Une coïncidence ?
On a beaucoup réfléchi pour choisir le lieu dans lequel nous voulions enregistrer. Nous avons pensé à plusieurs salles, mais en termes de logistique et d’acoustique, le Zénith nous semblait parfait. Et puis, la salle, le matériel et les techniciens ne suffisent pas, il faut aussi le public pour que tout fonctionne. Et, c’est vrai, le public parisien est fantastique. Je crois que nous avons fait le bon choix.
Toto compte d’indéfectibles fans en France et dans d’autres pays d’Europe, mais j’ai l’impression que ce n’est pas la même chose aux États-Unis.
Nous avons pas mal de vrais fans, qui font des kilomètres pour venir nous voir, certains nous suivent même en Europe. Mais il faut admettre que Toto n’a pas le même succès aux États-Unis qu’en Europe, en Asie ou en Amérique du Sud. Je pense que les Américains sont victimes des modes et des médias. Lorsque le groupe a obtenu sept Grammies en 1992, nous étions très populaires.
Il faut être dans le « Cirque » pour avoir du succès.
Le mot est bien choisi, le Cirque, dans l’arène, pour être vu. Mais c’est la même chose avec les restaurants à Los Angeles ; dès qu’il y en a qui est à la mode, tout le monde veut y aller, et quelques mois plus tard s’ouvre un autre établissement qui est le nouveau lieu branché.
La set list de l’album live est variée, avec des nouveaux titres et bien sûr des grands classiques, dont certains réarrangés de manière audacieuse, je pense en particulier à Rosanna.
Ces derniers temps, c’est à moi qu’a incombé la tâche de faire la set list. Nous sommes parfois un peu lassés de reprendre les vieilles chansons, c’est donc nécessaire de leur donner une nouvelle forme. Rosanna sonne très différemment de ce qu’on a l’habitude d’entendre. J’ai eu un jour l’idée de cet arrangement, en trouvant de nouveaux voicings à partir des accords. Lors d’une répétition dans mon studio, avant que tout le groupe ne soit là, j’en ai parlé à Greg Phillinganes, et une heure après il avait créé une version totalement démente du morceau. Lorsque Luke est arrivé, il a écouté, il avait l’air plutôt sceptique. Mais dès que nous avons essayé tous ensemble, tout le monde adoré. Ce qu’il y a de drôle dans cette nouvelle version, c’est que l’intro ne laisse pas supposer que nous allons jouer Rosanna, mais dès que Luke chante, ça y est, on reconnaît la chanson. C’est une astuce que j’ai apprise de Sting. Je l’avais vu faire ça avec Walking On The Moon lors d’une de ses premières tournées en solo en 1988, avec Branford Marsalis, un groupe fantastique. J’avais trouvé ça génial. Mais il faut être prudent avec ce genre de traitement. Nous le faisons pour notre plaisir mais aussi pour celui du public.
C’est dans cet esprit de fraîcheur que vous avez abordé certaines chansons dans un set acoustique ?
Oui, je voulais déjà faire ça à l’époque de « Mindfield », mais Luke n’était pas chaud. Cette fois-ci nous l’avons fait et je pense que ça fonctionne bien. J’adore changer de batterie, me retrouver sur un petit kit.
À l’opposé de cette partie très intimiste, ton solo de batterie est impressionnant. J’allais dire : comme d’habitude. Est-il structuré ?
Je ne prépare rien, c’est très spontané, je n’ai aucune idée de ce que je vais jouer chaque soir. Lors de ce concert à Paris, j’ai chorussé sur l’ostinato joué par les autres musiciens. Le seul pattern que j’utilise éventuellement, c’est un truc que je travaille quotidiennement : un roulement écrasé suivi d’un roulement puis d’un frisé et puis d’un retour au roulement. Je ne suis pas très bon lorsqu’il s’agit de prévoir les choses, d’utiliser des plans. Je suis un musicien instinctif, qui joue avec le son et qui réagit à ce qu’il entend. Bien que j’aie une grosse batterie, j’aime développer un solo avec peu d’éléments, juste la caisse claire et la grosse caisse par exemple, et voir avec ça où je peux aller. C’est très intéressant de se limiter, de ne pas toucher aux cymbales pendant les premières minutes du solo par exemple. C’est très difficile. C’est une leçon que j’ai apprise de Tony Williams. C’était un musicien avant d’être un batteur. J’ai toujours été davantage dans la musique que dans la batterie. Il y a aujourd’hui des super techniciens de la batterie, des véritables champions : Virgil Donati, Marco Minnemann, Thomas Lang… Mais je ne comprends absolument rien à ce qu’ils font. Moi, j’ai toujours eu à jouer de la musique avant de faire de la technique. Lorsque certains sont dans leur chambre à pratiquer des triples croches, moi je fais une session. Et je fais ça depuis l’âge de 16 ans. En réalité, je n’ai pas eu le temps de beaucoup pratiquer la technique depuis cet âge-là. La musique est ma priorité.