DRUM LEGEND JOE PORCARO

Joe Porcaro (1930-2020)

JOE PORCARO

Disparition d’un patriarche

90 ans, un âge vénérable pout tirer sa révérence. Joe Porcaro avait la classe, c’est certain. L’écouter jouer, apprendre sous ses auspices, ou tout simplement tenir une conversation avec ce gentleman étaient autant d’expériences enrichissantes et encourageantes. Sa vie n’aura pourtant pas toujours été un enchantement avec la disparition de deux de ses fils, Jeff et Mike. Depuis le 6 juillet il repose en paix avec eux.

Un des grands plaisirs de la profession de journaliste, et plus précisément de nous autres spécialisés dans la musique – est de pouvoir rencontrer des êtres artistes, non seulement les écouter et les voir jouer mais les entendre raconter des histoires, leur histoire. Celle de Joe Porcaro est exemplaire et je garde un souvenir ému de nos rencontres aux annuelles NAMM Shows (salon de la musique de Los Angeles), où il était toujours agréable de le retrouver sur le stand Paiste. Cet homme souriant, chaleureux, avait toujours un mot gentil et savait encourager et promouvoir les jeunes pousses de la batterie, comme cet adolescent rondouillard, qu’il m’avait présenté un jour en lui augurant un bel avenir. Il s’agissait d’Abe Laboriel Junior.
Joe aimait la batterie, il aimait en jouer et il aimait transmettre ses connaissances. Pas étonnant que ses trois fils, Steve, Jeff et Mike aient débuté par cet instrument avant de trouver chacun sa voie et d’embrasser une carrière de musicien, et quelle carrière ! avec la création du groupe Toto et, à l’instar de leur père, un CV émaillé de nombreuses séances de studios avec les artistes les plus en vue.

Porcaro, une famille de batteurs
Lorsque Batteur Magazine envisagea de consacrer un numéro spécial au regretté Jeff Porcaro, trop tôt disparu en 1992 (Hors-Série n°1, en 1995), Joe fut très enthousiaste lorsqu’il apprit cette initiative. Une rencontre avec lui et sa charmante épouse, Eileen, fut organisée à Anaheim durant le NAMM Show 1995. Le couple me donna également le numéro de téléphone et l’adresse de Mike, chez qui je me rendis pour un après-midi de conversation passionnante. Joe me proposa également de mettre à notre disposition des photos rares et inédites de Jeff, issues de l’album de famille. A cette époque, ne maniant pas bien l’informatique, qui était encore balbutiante, Joe et Eileen confièrent à leur fille Joeleen la tâche d’envoyer à la rédaction les clichés. Et quelle ne fut pas notre surprise de recevoir par FedEx un pli contenant les photos originales ! Joe ajouta au paquet un petit bonus : une cassette audio, celle du tout premier enregistrement en studio de Jeff, une copie de l’album « Class of 1972 », vinyle de l’orchestre de Jack Daugherty depuis longtemps épuisé et introuvable. Joe faisait confiance aux batteurs. Il les aimait, et il était fier du parcours de ses fils et des nombreux élèves qu’il a formés.
Né le 29 avril 1930, à New Britain, dans le Connecticut, Joseph Porcaro, initié à la musique à l’église, débute la batterie dès l’âge de 5 ans. Parallèlement à la batterie, il se forme à la percussion classique. Dans les années 1960 Joe est un musicien professionnel qui se produit avec l’orchestre symphonique local ainsi que dans diverses formations de jazz, dans les clubs et salles de concert d’Hartford, toujours dans le Connecticut. Il intègre même un temps le big band de Tommy Dorsey. Mais lorsque son ami d’enfance, le percussionniste Emil Richards, établi à Los Angeles, lui propose de le rejoindre, il n’hésite pas. En 1966 toute la famille Porcaro s’embarque donc pour un long voyage jusqu’à la côte ouest.

Batteur de jazz et percussionniste de studio… et de Toto
Un de ses premiers engagements à L.A. est avec le trompettiste Chet Baker, mais son aptitude à jouer non seulement de la batterie mais divers instruments de percussion lui ouvrent les portes des studios à Hollywood. Il se spécialise dans les musiques de films et de télévision, pensez à lui lorsque vous vous repassez les séries vintage Mission Impossible, Daktari ou Hawaii Police d’Etat… Il ne néglige pas le jazz pour autant, en enregistrant avec des stars telles que Sarah Vaughan, Frank Sinatra, mais aussi Quincy Jones, Stan Getz, Freddie Hubbard, Gerry Mulligan, Don Ellis… Ses enfants l’initient au rock après la révolution Beatles et le choc Hendrix. Il s’était déjà intéressé au genre suite aux recommandations d’Emil Richards qui lui avait conseillé à son arrivée en Californie dans les années 1960 « : « Tu as plutôt intérêt à apprendre à jouer du rock’n’roll parce que c’est ce qui marche à Los Angeles dans les studios. »
Il est de notoriété publique que Joe a contribué aux albums de Toto en jouant des percussions, notamment la partie de marimba dans la chanson Africa, avec une anecdote au sujet de cette séance que Joe se plaisait à raconter : « Après une minute environ, Jeff m’a dit d’arrêter. « Papa, tu presses, joue en arrière ». Vous imaginez ? Il demande à son père de ralentir. Ce jour-là il m’a mis à l’épreuve, et il fallait que j’assure. » Lors de la remise des Grammy Awards (Victoires de la musique aux USA) en 1983, Toto en rafla pas moins de six pour son album « Toto IV » ! Et comble du bonheur, Joe jouait ce soir-là dans le grand orchestre qui animait la cérémonie.
Joe Porcaro était un musicien versatile, aussi à l’aise dans un contexte jazz, que classique, voir rock où il était surtout sollicité pour les percussions, ce qui lui permit de se faire une place privilégiée dans le milieu très exigeant des studios d’Hollywood. On le voit ainsi crédité sur les superproductions de chanteuses pop telles que Barbra Streisand, Donna Summer, Madonna, et au générique d’innombrables  musiques de films, sous la direction de compositeurs tels que Lalo Schifrin, John Williams, Jerry Goldsmith, James Horner, Danny Elfman, John Frizzell, James Newton Howard, sans oublier son fils Steve, ou encore Bob Ezrin et Michael Kamen qui lui confieront la partie de caisse claire de Bring the Boys Back Home, sur la BO du film « The Wall » de Pink Floyd.

Joe le passeur
Joe Porcaro est un homme qui a voué sa vie à la musique, non seulement pour l’interpréter mais aussi pour l’enseigner. Ses enfants lui doivent beaucoup, il a su être un père aimant mais également un professeur exigeant, bien que ne leur imposant rien de drastique, notamment à Jeff, au sujet duquel il déclarait dans l’interview parue dans le Hors-Série de Batteur Magazine : « Je n’ai jamais vraiment eu à dire quoi que ce soit à Jeff, il se débrouillait tout seul, et puis il venait souvent avec moi lorsque je travaillais. » L’enseignement par l’exemple.
En 1980 Joe Porcaro s’associe au batteur Ralph Humprey (ancien batteur de Frank Zappa et de Don Ellis) pour créer à Hollywood le PIT (Percussion Institute of Technology). Dans cette école d’un nouveau genre se forme une légion de batteurs venus du monde entier. En 1996 il se lance dans une nouvelle aventure pédagogique en créant la Los Angeles Music Academy, qui deviendra le Los Angeles College of Music, école pluridisciplinaire haut de gamme établie à Pasadena dans laquelle on retrouve son vieux complice Ralph Humphrey à la direction du département batterie. A l’âge de la retraite, Joe Porcaro gardait le contact avec le milieu musical mais la fin de sa vie fut une fois de plus marquée par un destin cruel, la disparition en 2015 d’un autre de ses fils, Mike, victime d’une maladie neuro dégénérative (maladie de Charcot), puis en 2017, par le décès, à l’âge de 31 ans, de son petit-fils, Miles Porcaro, fils de Jeff, et lui-même batteur.  Je voudrais par ce portrait hagiographique saluer la mémoire de Joe et adresser mes sincères condoléances à la famille Porcaro. R.I.P Joe. •

Discographie sélective
En tant que leader : « Better Off Back Then » (2002)
En co-leader : Emil Richards & Joe Porcaro Allstar Big Band « Odd Men In » (2006)
Comme accompagnateur :
Avec Toto : « Turn Back » (1981), « Toto IV » (1982), « Isolation » (1984), « Fahrenheit » (1986), « The Seventh One » (1988), « Kingdom of Desire » (1992).
Avec divers artistes : Mike Mainieri Quartet « Blues On The Other Side » (1962) , Louie Bellson « 150 MPH »(1974), Boz Scaggs « Silk Degrees » (1976), Sarah Vaughan « Songs Of The Beatles » (1981), Donna Summer « Donna Summer » (1982), Freddie Hubbard « Ride Like the Wind » (1982), Madonna « Like A Prayer » (1989), Harry Connick Jr. « When My Heart Finds Christmas » (1993), Joe Cocker « Organic » (1996), Emil Richards « Luntana » (1996).
Mentions spéciales : « Brotherly Love », album de Mike Porcaro en hommage à son frère Jeff, enregistré live en 2002 à Koblenz, en Allemagne (mais paru seulement en 2011, pour financer les soins médicaux de Mike), avec Steve Porcaro, David Paich, David Garfield, Glenn Hugues, Alex Ligertwood, Lenny Castro entre autres… et à la batterie Steve Gadd, Bernard Purdie, John « JR » Robinson, et Joe Porcaro sur le standard de jazz Straight No Chaser.
Ouvrages pédagogiques : Joe Porcaro’s Drumset Method (JoPo Music Publications), Groovin’ With Rudiments (Hal Leonard) Groovin’ With The Odd Times (Hal Leonard).

Christophe Rossi

 

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