ION DE SHAKA PONK

Ion de Shaka Ponk

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The Evol…

Shaka Ponk a pris deux ans pour créer son nouvel opus, un rythme inhabituel pour un groupe qui avait pris l’habitude d’enchaîner, année après année, tournées et albums. Il faut dire qu’entre-temps, ils ont  acquis, aménagé et organisé leur nouveau bureau / studio de répétition / studio d’enregistrement / studio vidéo / lieu de vie commune, testé de nouvelles méthodes d’enregistrement et de mixage et conçu leur nouveau spectacle, actuellement sur les routes. Mais le résultat de ce long travail a été salué et récompensé par la profession, puisque “The Evol”, sorti en novembre dernier, a obtenu la Victoire de la Musique 2018 du meilleur album rock.
Nous avons rencontré Ion dans le nouveau quartier général de Shaka Ponk, avant que tout cela n’arrive, pour qu’il nous raconte les détails de la genèse de “The Evol” et nous parle de la tournée prévue, le tout autour de sa batterie, confor-tablement installée dans sa cabine de prise de son.

 

“ Sur cet album, nous avons été un peu plus tranquilles que pour tous les précédents, que l’on composait en tournée, qu’on enregistrait dans la foulée, en plus de la réalisation de quelques clips, avant de repartir pour la tournée suivante. L’accident de Frah nous avait mis en vacances forcées pendant un mois, en fin de tournée 2013. Mais un an plus tard, nous étions repartis et ça s’est terminé en septembre 2015.”
C’est à ce moment que vous avez ressenti le besoin d’un nouveau local ?
En fait, les personnes qui nous permettaient d’utiliser notre précédent local devaient déménager, donc il nous fallait bouger aussi. Nous avions déjà trouvé ce nouveau lieu, qui avait été occupé par une boîte de production vidéo, mais il n’était pas aménagé, donc il nous a fallu du temps pour l’arranger selon nos besoins, et monter en particulier la cabine batterie. Après un mois de travaux, il y a deux ans, nous avons commencé à bosser sur ce nouvel album, mais sans véritable échéance de sortie, et avec une nouvelle méthode de travail. Avant, nous avancions dans la direction choisie, et si nous rencontrions un obstacle, nous le sautions ou contournions pour continuer d’avancer. Là, nous avons pris le temps de résoudre les problèmes, ou du moins de tenter de le faire, de prendre du recul, de changer de direction si besoin. Comme nous bossons en parallèle sur l’album et sur les concerts, avec les décors et vidéos dont nous aurons besoin, nous avons pris le temps de consulter des copains en matière de mixage, de production, de technique de scène. Jusqu’à présent, quand nous comparions nos disques avec ceux que nous aimons écouter, souvent d’outre-Atlantique, nous constations une différence d’ouverture du son, de texture, et ça faisait longtemps que nous nous disions qu’il allait falloir trouver la personne pour passer ce palier en matière de mixage. Et ça a pris pas mal de temps.

Avant de venir te voir, j’ai écouté à la suite “White Pixel Ape” (sorti en 2014, ndr) et ce nouveau “The Evol”, et la différence de son est nette.
Je suis content que ça s’entende ! (rires) Oui, c’est moins compressé, nous rougissons un peu moins en nous comparant à nos modèles !

D’habitude, les groupes français qui veulent avoir un son américain vont enregistrer là-bas. Mais vous, vous êtes restés ici !
Nous avons étudié l’option. Nous avons même fait des tests avec Bob Clearmountain (un des plus fameux producteurs et ingénieurs du son au monde, ndr), qui a mixé deux titres tout seul, mais ça n’a pas fonctionné. Cela faisait des mois que nous bossions dessus, à revenir chaque jour pour bouger un petit bouton à droite ou à gauche. Lui a dû y passer une journée. Il y avait des choses vraiment bien, notamment le son de batterie. Chaque instrument pris indépendamment était mieux traité, mais il n’y avait plus notre son, notre équilibre. Nous lui avons demandé une nouvelle version, mais nous ne savons pas trop si c’est lui ou son assistant qui s’en est chargé. En tout cas, la communication n’a pas été très bonne, et finalement le second mix n’était pas non plus ce que nous recherchions. Mais ça nous a servi ! Nous avons rebondi sur son travail, ça nous a donné des idées, nous avons essayé de reproduire ce qu’il avait fait à partir de son mix stéréo, en particulier en matière de compression sur la caisse claire. Ensuite, nous avons contacté Rémi Barbot, du studio Obsidienne. Il était venu au tout début de notre installation ici, avec des copains, nous avait donné des conseils, et avait résolu pas mal de problèmes de phases que nous avions sur nos micros. Nous sommes donc allés chez Obsidienne pour profiter de son matériel. Mais, de la même manière, quand nous revenions écouter ici les titres sur lesquels nous avions travaillé chez lui, certaines choses étaient améliorées, mais plein d’autres étaient perdues. Et bien entendu, nous n’entendions pas les même choses chez lui et chez nous. C’était épuisant ! Dans l’EP sorti peu avant l’album, nous n’avons mis que trois titres mixés chez Rémi, je crois, alors que tous l’avaient été. Et, comme avec Clearmountain, après avoir écouté les mixes de Rémi, nous avons décidé de refaire les nôtres en nous inspirant de ce qu’il avait fait. Bon, j’imagine que ça peut paraître un peu maniaque et psychorigide, mais voilà à quoi nous avons occupé les deux dernières années !

Et vous preniez toujours les décisions à six ?
Sur les détails du mix, non. C’est surtout Steve, Frah et moi qui avons œuvré, mais les choix de versions finales ont été faits à la majorité.

Certains ont le droit de veto ?
Ça dépend des dossiers ! Pour les photos, oui, clairement ! Pour la musique, c’est différent. En fait, nous discutons beaucoup entre nous, et nous nous connaissons très bien, donc ça permet d’anticiper les réactions des autres.

Finalement, tout l’album a été fait ici ?
Oui, répétitions, enregistrements, mixes et mastering. Pour ce dernier, de la même manière, nous avons effectué des tests avec des gens réputés dans ce domaine. Ça ne nous convenait pas, mais là encore, ça nous a permis de nous améliorer ! En fait, nos mixes étaient déjà tellement poussés que le mastering par une personne extérieure était compliqué, elle n’avait plus de marge de manœuvre.

SINGECe qui me surprend, en découvrant cette pièce de prise de son batterie, c’est qu’elle est à peine plus grande que ton kit, avec de la mousse sur tous les murs, alors que la grande tendance est aux prises de son de batterie dans des grandes salles, pour avoir beaucoup d’effet d’ambiance.
C’est vrai. Nous avons fait certaines prises de son ici, et il y a certains coins qui sont parfaits pour placer un micro et récupérer du bas médium en très grande quantité. Mais sinon, pas mal de prises batterie ont été faites dans la pièce principale. Les voisins ont un peu souffert… (Un mur de cette salle est vitré, recouvert d’un rideau épais et donne sur la rue, ndr). J’ai passé des heures à jouer des charleys comme ça, avec des micros plus ou moins éloignés, puis des grosses caisses, puis des caisses claires…

Comme à l’époque du disco ?
Exactement ! Nous avons essayé plein de trucs, plein de micros différents… Tu sais, jusqu’à présent, les prises de batterie pour les albums, nous les faisions après les balances, sur scène, avec le kits de micros de scène. Cette fois, nous avons passé un peu plus de temps. Le jour où nous en aurons encore plus, nous ferons encore plus d’expériences : enregistrer dans une grotte, dans une piscine, une cage d’escalier… Jusqu’à présent, nous avons toujours revendiqué notre côté geek et bricoleurs. De plus en plus, nous avons envie d’aller enregistrer avec des sons naturels, mais aujourd’hui, on peut tout faire à partir de traitements numériques et simuler n’importe quoi. Et avec le matériel UAD, Universal Audio, on peut aller encore plus loin. Ils proposent entre autres des cartes son avec processeurs dédiés à leurs plug-ins. On peut ainsi disposer de 8, 16, 24, 32 processeurs supplémentaires, qui permettent une utilisation sans limite de ces plug-ins, qui sont d’une qualité incroyable. Nous avons tout fait avec ça. Le matériel coûte très cher, évidemment, mais nous sommes endorsés par eux, et c’est vraiment génial. Au studio Obsidienne, nous avons pu tester les versions physiques des plug-ins que nous avons, et franchement, il faut avoir une oreille de spécialiste pour détecter des différences. La modélisation est quasi parfaite.

Tu as changé ta config de batterie depuis la dernière tournée ?
Pas énormément. J’ai ajouté une cymbale China à gauche, pour équilibrer la ferraille ! Et il y a désormais un SPD-SX Roland à gauche et un pad à droite, pour que j’aie le choix de déclencher du côté qui m’arrange. J’ai aussi une pédale de déclenchement de grosse caisse avec un montage un peu… exotique. C’est une double pédale, dont la pédale gauche se trouve à droite de ma pédale de grosse caisse acoustique, et qui va déclencher le capteur situé sous le tom basse. Parce que j’ai besoin de sons purement électroniques sur certaines parties de certains nouveaux titres, comme Share A Line. Avant, c’était Steve (le clavier, ndr) qui envoyait tous les sons électroniques : claps, subs et loops. Nous avons essayé les triggers, mais ça occasionnait des latences de 6 millisecondes. Certains ingé-sons retardent le son du groupe en façade pour que tout soit bien calé avec les triggers, et ne pas avoir de flas. C’est le cas chez Marylin Manson, que nous avons croisé sur la route : toute la batterie est triggée, le batteur n’entend que son son acoustique en retour, seuls les sons triggés passent en façade, et tout le groupe est retardé de 6 millisecondes. C’est un peu lourd, comme solution ! Déjà que dans les grandes salles, il y a un retour de son naturellement retardé, si tu ajoutes en plus le delay des triggers, c’est l’enfer !

Tu déclenches quoi sur ton SPD-SX ?
Des sons de gongs, rototoms, claps, charleys, caisses claires, et des effets de sub. La plupart du temps, il s’agit de sons acoustiques que je n’ai pas dans mon kit : pour deux coups à donner sur des rototoms, je ne vais pas trimballer cet élément en tournée, il y a déjà beaucoup de choses…

Pas de changements de diamètres ou de profondeur de tes fûts ?
Non, ça n’a pas changé. J’ai hésité à prendre une grosse caisse de taille supérieure, et des fûts plus gros aussi, mais finalement, ça ne colle pas avec les nouveaux titres.

Ton tom médium me semble encore plus bas qu’avant. Je me trompe ?
Non, en ce moment, il est à la même hauteur que la caisse claire, mais je vais peut-être le remonter un peu. L’idée m’était venue de Travis Barker, je trouvais ça assez esthétique, et ça me permettait d’être un peu moins isolé derrière mon kit. En plus, j’avais monté un peu mon siège. Mais tu vois, cette nuit, j’ai dormi ici, à côté de ma batterie, et je pensais à cette position de l’ensemble tom médium-caisse claire-charley… C’est une éternelle remise en question !

Mais je vois que la set-list de la prochaine tournée est déjà prête (elle est scotchée derrière le charley, ndr). Intéressant !
Oui, il y a un peu d’anciens titres, pas mal de nouveaux… Parmi la quarantaine de morceaux composés et pré-produits, ça a déjà été dur de choisir les douze qui allaient figurer sur l’album. Nous avions fait une présélection de 17 ou 18 titres, qui ont été vraiment finalisés, et il n’y en a que 12 sur l’album. À chaque fois, nous avons une vingtaine de morceaux laissés de côté, de vrais inédits. Et le choix de ceux qui vont sur l’album est vraiment compliqué. Au bout d’un moment, nous n’avons plus de recul, nous demandons l’avis de la maison de disque, et nous le suivons, ou pas. Et c’est pareil pour la set-list du live ! On joue les titres que les gens aiment ou on les dégage parce qu’on en a marre de les jouer ! Sachant qu’on a envie de garder les belles vidéos, donc les titres qui vont avec…

Ce n’est pas trop frustrant pour toi d’avoir passé du temps à composer, répéter, enregistrer et mixer vingt titres pour les laisser dans un disque dur ?
Si, mais ça fait partie de notre processus créatif. Comme d’acheter une machine audio ou vidéo parce que nous espérons qu’elle va nous servir pour tel ou tel projet, passer du temps pour apprendre à s’en servir, et s’apercevoir que ce n’est pas ce qu’il nous faut. En composition, nous n’arrivons pas à être bons tout de suite. Les trois premières compos permettent à chacun de se décrasser, de se donner confiance, et puis ensuite, on acquiert un élan. Nous commençons à nous sentir bien au moment du dixième titre, en général. Chez nous, pour sortir un bon morceau, il en faut plusieurs moyens avant.


Je compose et je propose au groupe des titres déjà bien avancés en matière d’arrangements. Parfois, ils sont pris tels quels, parfois ils sont remis à plat.


Tu composes, tu écris des textes ?
Je compose et je propose au groupe des titres déjà bien avancés en matière d’arrangements. Parfois, ils sont pris tels quels, parfois ils sont remis à plat. Quant aux textes, j’en écris, mais pour l’instant, ce ne sont que des brouillons pour donner corps aux lignes de chant que j’écris. Ils ne sont pas censés être définitifs, personne en dehors du groupe n’est censé les entendre. Il faut vraiment que je m’améliore dans ce domaine !

Finalement, vous allez garder des vidéos de l’ancien spectacle ?
Très peu. Nous avons refait les vidéos des anciens morceaux qui seront rejoués sur cette tournée, en gardant parfois certains anciens éléments. Et il y aura encore plus de décors physiques qu’avant, dans le style ruines de temple dans la jungle, avec du lierre, des souches d’arbre, des pierres, une arche coupée en deux qui se déplace sur un rail, et tout ça prolongé par les projections sur l’écran géant. Nous avons mis la barre assez haut, une fois de plus. Nous venons tout juste de découvrir la scénographie en taille réelle dans un entrepôt parisien, c’est super beau.

C’est toujours toi qui déclenches les routines de lumière et de vidéo depuis ton ordi ?
Oui, et cette fois-ci, ça déclenche aussi en MIDI tous les changements de sons pour tout le monde. Comme ça, même si le guitariste n’est pas à côté de son pédalier, ses sons changent quand il en a besoin ! Idem pour la basse, le clavier, mon SPD, et les effets sur le chant. Et ça nous permet aussi de faire des prémixes pour tout le monde. Par exemple, selon que la voix est lead ou en chœur, elle n’est pas prémixée pareil. C’est pratique pour l’ingé-son de façade ! Mais ça aussi, c’est un gros boulot. Nous enregistrons toutes les répétitions, et ajustons et réajustons ensuite les prémixes live en fonction.

Vous aurez combien de temps de répétition en configuration de scène réelle ?
Une semaine seulement. Mais tout est prévu, donc ça devrait rouler. Il y a juste les déplacements des décors et des musiciens à régler. Moi, je suis tranquille, je suis coincé derrière mon instrument ! Les autres savent déjà où ils devront être et à quels moments, ils se sont fait des antisèches pour cela, donc ils en ont déjà bien conscience.

As-tu abordé ton instrument différemment pendant ces deux ans et demi ?
C’est sûr que chaque album représente un nouveau challenge. Parce que nous composons tous de notre côté, et de manière numérique, avec des batteries programmées. Même sur mes compos, c’est le cas, ça va plus vite que d’enregistrer soi-même et tout seul sur une vraie batterie. Mais dans les compos des autres, il y a des programmations qui sont parfois pas très naturelles pour un batteur. Frah (le chanteur, ndr) aime bien accumuler des loops. Il est capable de superposer trois patterns qui sonnent super bien, mais que je dois ensuite me débrouiller pour reproduire tout seul ! Ensuite, au fur et à mesure des répétitions, je finis par me les réapproprier, bien entendu. Mais je me refuse de penser que ce n’est pas comme ça qu’on joue et qu’il faut modifier par principe. Je me débrouille pour m’approcher au plus près de la programmation.

Et pour toi-même, as-tu eu envie de travailler de nouveaux patterns ?
Dernièrement, c’était les fills en double ou triple croche en alternant grosse caisse et mains. Droite-gauche-pied-pied, par exemple. J’ai essayé de commencer le cycle par un coup simple : main-pied-pied-main-main… Très vite, en alternant les doigtés moulin/frisé, ça envoie bien, il y a plein de batteurs R’n’B qui utilisent ce placement. Les batteurs de Snarky Puppy, j’adore. J’essaie de leur piquer des fills, mais ça me prend du temps ! Ce n’est pas facile de faire la différence entre coups de grosse caisse ou de tom basse ! Placer des fills en débit très rapide sur des grooves assez lents, je suis pas mal là-dessus aussi, en ce moment. J’adore toujours autant John Blackwell, il avait un côté naturel, humain, et pas du tout parfait, que j’adore. Son DVD « Technique, Grooving and Showmanship » reste un de mes favoris. Il y explique qu’une fois que le groove est en place, c’est pas mal de faire le spectacle, et il explique alors la gestuelle et sa manière de faire tourner les baguettes. Mais pas au ralenti, hélas ! Il a fallu que je passe du temps et fasse quelques recherches sur le Net pour arriver à le copier ! En tout cas, je suis super content de retrouver bientôt la scène. Nous n’avons pas joué en public depuis deux ans et demi, hormis une date en 2016 pour des bikers. L’enregistrement pour Taratata nous a redonné les sensations du live, c’était super, vivement que ça reprenne ! •

 

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