JEFF PORCARO

Jeff Porcaro

 

Jeffrey Thomas Porcaro
Une vie dédiée à la musique

1er avril 1954 – 5 août 1992

L’histoire du rock compte son cortège de héros. Jeff figure désormais au Panthéon des grands musiciens de ce siècle aux côtés de Miles Davis, Jimi Hendrix, ou John Bonham, artistes qu’il admirait. Voilà pour la grande Histoire. Celle de Jeff, elle, ressemble à une succession de bénédictions et de rencontres lumineuses, au rythme de la roue de la vie qui tourne inexorablement, pour s’arrêter enfin sur un mauvais numéro. Une date que chacun garde tristement en mémoire : le 5 août 1992.

 

A la veille d’une nouvelle tournée avec son groupe, Toto, qui venait de boucler un nouvel album prometteur, « Kingdom Of Desire », rien ne laissait présager que cet homme de 38 ans, en pleine fleur de l’âge et au firmament de sa carrière, allait nous quitter si brutalement.
De nombreuses rumeurs coururent après le décès de Jeff survenu le matin du 5 août 1992, notamment celle d’une overdose de cocaïne. La réalité est moins rock’n’roll mais tout aussi absurde et cruelle : Jeff Porcaro fut victime d’une crise cardiaque provoquée par une allergie à un insecticide qu’il pulvérisait dans son jardin. Jeff faisait un grand ménage dans sa résidence en banlieue de Los Angeles en vue d’organiser une grande fête prévue le 7 août pour célébrer la sortie du nouvel album de Toto, « Kingdom Of Desire ». Après avoir accidentellement inhalé le poison, Jeff, ne se sentant pas bien, décida de prendre une douche. Sortant de la salle de bain, il fut pris de vertiges et sentit une paralysie dans son bras gauche. Sa femme, inquiète, appela les secours. Quelques minutes plus tard, l’hélicoptère des pompiers emmenait un Jeff Porcaro inconscient qui allait quitter ce monde quatre heures plus tard malgré les tentatives de réanimation. L’autopsie révéla que Jeff avait une insuffisance cardiaque. Personne ne le savait, son cœur aurait pu lâcher du jour au lendemain, cette allergie joua le rôle de détonateur. Jeff, bien qu’opposé à l’usage de drogues dures (dont la rumeur non fondée voulut l’en faire un ardent consommateur), ruinait sa santé avec une autre drogue, légale celle-là : le tabac. Ceux qui ont rencontré Jeff Porcaro se souviennent encore de son inséparable Marlboro au bec. Non, Jeff n’était pas du genre à ménager sa santé, c’était un bon vivant, plus amateur de cognac et de bonne bouffe que de jogging. Il aimait la vie et vivait à fond. C’était aussi un boulimique de travail, en témoignent les innombrables chansons sur lesquelles il tisse son groove unique. Autant de traces discographiques qui font que Jeff Porcaro vit encore dans le cœur de tous ceux que son talent a touchés.

The Kid
Jeffrey Thomas Porcaro est né le 1er avril 1954 à Harford dans le Connecticut, sur la côte Est des Etats-Unis. Tout le prédestine à la musique : la maison est remplie d’instruments de percussions, son père, Joe Porcaro, est un batteur/percussionniste professionnel qui partage son activité entre l’orchestre symphonique et divers combos de jazz. Joe Porcaro sera plus tard le cofondateur de la célèbre école californienne, le Music Institute, qui abrite le PIT. Les deux frères cadets de Jeff, Mike et Steve, sont également musiciens et s’illustreront dans le groupe Toto. Son oncle, Emil Richards, est un des percussionnistes les plus actifs des studios de Los Angeles.
Lorsque toute la famille s’installe dans la Cité des Anges, Jeff, alors adolescent, est directement exposé au music business de Hollywood grâce à son père, qui travaille notamment pour des musiques de film. A 9 ans, il s’intéressait déjà sérieusement à la batterie, et son père lui avait enseigné quelques rudiments, mais peu enclin au travail purement technique, il acquiert en fait le plus gros de ses connaissances tout seul. Il délaisse les cours et tout académisme pour se forger déjà sa propre personnalité en écoutant les disques – «  en copiant les autres », comme il aimait à le souligner – et en jouant dans divers groupes de rock au lycée. Ses goûts sont éclectiques, ses idoles vont d’Elvin Jones à Jim Keltner, d’Art Blakey à Jim Gordon, sans oublier Bernard Purdie, John Guerin ou John Bonham. Jeff est aussi fasciné par Jimi Hendrix, sa musique, son énergie et son inventivité. Les premiers groupes dans lesquels il joue sont très influencés par le guitariste. Jeff se branche également sur le rhythm’n’blues. Quelles que soient ses aptitudes, cet adolescent se passionne de tout ce qui touche à l’art en général et envisage même davantage la carrière de peintre que celle de musicien. Afin de payer ses études aux Beaux-Arts, il accepte toutefois une place de batteur chez Sonny & Cher. Jeff n’a que 17 ans, il est recommandé auprès du producteur Leon Russel par un ami, David Hungate, le futur premier bassiste de Toto. Jeff passe l’audition haut la main et part en tournée. Commence alors la carrière exemplaire que l’on connaît. Tant pis pour la peinture, passion qui demeurera son violon d’Ingres.
Cette même année décisive, Jeff Porcaro effectue sa première séance de studio avec le groupe de Jack Daugherty, qui comptait deux batteurs. Le hasard fait que Jeff partage la rythmique avec un de ses héros, Jim Keltner. Les autres musiciens de cette séance « baptême du feu » possèdent tous de sérieuses références. Il s’agit du saxophoniste Don Menza (père du batteur Nick Menza), du trompettiste Chuck Findley et du guitariste Larry Carlton. Pour l’occasion et comme pour lui rendre hommage, Jeff emprunte la vieille Ludwig gris nacré de son père, car Keltner possédait la même. Jim Keltner voit en Jeff un petit génie de la batterie, une fidèle amitié s’instaure entre les deux hommes. Jim le considère comme son « petit frère ». Jeff sera toujours reconnaissant de l’aide de Keltner, son véritable parrain dans le métier. Dès lors, la fougue, l’énergie, la musicalité et le professionnalisme du jeune Jeffrey font vite le tour des studios. Celui que l’on surnomme affectueusement « The Kid » s’apprête à bâtir album après album sa réputation de monstre sacré du studio. Il est engagé par les plus grands producteurs du moment. Richard Perry, avec qui il a souvent travaillé, le qualifiait « d’un des trois ou quarre batteurs que tout artiste et producteur rêve d’engager ». Son jeu solide et discret, toujours au service des chanteurs, fait le bonheur d’artistes aussi divers que Barbra Streisand, Tommy Bolin, Boz Scaggs ou Walter Becker et Donald Fagen, du groupe Steely Dan. C’est avec ces derniers que le talent de Jeff semble éclater au grand jour, lorsqu’il enregistre les légendaires « Pretzel Logic » et « Katy Lied ». Le shuffle « à la Porcaro » inauguré sur Black Friday vient de naître, une « spécialité » suscitant une admiration chez tous les batteurs, mais qui a toujours surpris son auteur. La patte de Porcaro émaille les plus grandes productions de la décennie 1975-1985. Fidèle gardien du tempo, son swing fait la nique aux machines qui menaçaient à cette époque les musiciens de studio. Jeff est partout, dans tous les studios, sur tous les albums, et aujourd’hui encore, lorsqu’on se balade en voiture sur les grands boulevards de Los Angeles, la radio FM résonne immanquablement du groove de Jeff. Il n’est pas une heure où un tube de Steely Dan, Christopher Cross ou Toto ne vienne nous rappeler que Jeff est là.


Le formidable travail rythmique de Jeff Porcaro restera le fil conducteur de Toto, la colonne vertébrale d’un ensemble passé maître dans le studio…


C’est l’histoire de Toto
Parallèlement à cette ascension, Jeff s’illustre avec le groupe Toto, formé avec des copains connus au lycée, la Grant High School. A la base de ce groupe de rock, une section rythmique constituée de Dave Hungate (basse), David Paich (claviers) et Jeff, rodée en tournée avec Seals & Croft et en studio avec l’album de Boz Scaggs, « Silk Degrees ». Steve Porcaro (clavier), Steve Lukather (guitare) et Bobby Kimball (chant) complètent le groupe, qui enregistre son premier album en 78. Un succès foudroyant, disque d’or en à peine deux mois, il atteindra bientôt le platine avec quatre millions d’exemplaires vendus. « Toto IV », paru en 1983, sera couronné par six Grammy Awards. Au fil de sa carrière, Toto connaîtra divers remaniements, notamment le remplacement de Dave Hungate par le petit frère, Mike Porcaro, la présence en tournée des percussionnistes Lenny Castro et Louis Conté et le départ de Bobby Kimball au profit de Fergie Fredericksen, puis Joseph Williams (le fils du compositeur John Williams), et Jean-Michel Byron, avant que Steve Lukather ne décide enfin d’assurer le chant. Toto, qui puise son inspiration dans le rock et le rhythm’n’blues mais se passionne également de musique ethnique et de jazz, invitera même Miles Davis sur l’album « Farenheit ». La connexion s’était faite par l’intermédiaire de Steve Porcaro, qui avait coécrit avec le trompettiste Human Nature, une chanson destinée à Michael Jackson. Lorsque Miles passa au studio de Jeff où s’enregistrait « Farenheit », il fut séduit par les dessins du batteur. Lui-même peintre, il proposa à Jeff d’échanger les tableaux, ce dernier accepta à une condition : qu’il participe à leur album. Ce qu’il avait dit sur le ton de la plaisanterie fut pris à la lettre par Miles.
Quelles que furent les orientations prises par le groupe et les remaniements de personnel, le formidable travail rythmique de Jeff Porcaro restera le fil conducteur de Toto, la colonne vertébrale d’un ensemble passé maître dans le studio et capable de délivrer sa musique avec une spontanéité jubilatoire sur scène. Si Jeff et ses acolytes mettaient parfois le groupe en vacances (trop souvent aux dires des fans), c’était souvent pour être libre de faire des séances. Mais dès qu’ils le pouvaient, ils s’attelaient à un nouvel album et préparaient une nouvelle tournée. Le groupe restait une priorité pour le batteur, et il ne trouvait de plaisir plus grand que celui de se retrouver avec Toto sur scène, refusant du coup certaines opportunités (Jeff n’hésita pas à décliner l’offre de Bruce Springsteen, qui le voulait dans son groupe, pour ne pas contrecarrer le projet de la tournée mondiale « Kingdom Of Desire », qui finalement aura lieu… sans Jeff). Il était responsable de tous les arrangements rythmiques et prenait une grande part aux textes. Il supervisait également la direction artistique des pochettes du groupe.
Pour Jeff et ses copains connus au lycée, Toto représentait un rêve d’adolescent devenu réalité : « Aussi longtemps que nous éprouverons cette joie et cette énergie de jouer ensemble, le groupe vivra », ne manquait-il pas de rappeler lorsqu’on l’interrogeait sur son groupe. Toto était fin prêt pour une nouvelle tournée internationale, un nouvel album à l’appui. Une fête pour la sortie commerciale du disque était prévue chez Jeff le 7 août 1992. Le 5, il s’effondrait dans son jardin.


Ce batteur a suscité d’innombrables vocations et restera un modèle pour les jeunes batteurs. Le dernier hommage que nous puissions lui rendre est de suivre ses humbles conseils : jouer avec toute son âme.


Jouer avec toute son âme
Jeff Porcaro était un homme simple, humble et incroyablement exigeant avec lui-même. Un perfectionniste. Son professionnalisme tout autant que son talent lui ouvrirent les portes des plus grands studios. Jeff ne savait pas jouer d’autre instrument que la batterie, et il affirmait avec modestie être un lecteur médiocre. « En réalité, Jeff savait lire les partitions des batteries, rectifie le batteur Carlos Vega. Je l’ai vu interpréter à vue le Buddy Rich Drum Book. Il prétendait être nul en lecture pour éviter les séances de musiques de film. » En tout cas, Jeff possédait une oreille étonnante et un goût sûr. Il considérait son rôle de batteur comme celui du garant du tempo, d’instigateur du groove (et quel groove !), il savait jouer « pour » la musique, pas « contre » elle.
On gardera éternellement l’image de Jeff derrière son set : cet homme de petite taille, assis bas, presque caché derrière sa batterie au son moelleux, et ses grandes cymbales qu’il venait fouetter d’un geste vif. Sur scène, difficile de ne pas fixer son regard sur sa performance, impossible de rester indifférent et de ne pas être subjugué par cette boule d’énergie formidable. Pourtant, cet homme avait le don de rester discret, comme pour mieux exploser lors d’une reprise, maintenant constamment la pression derrière un groupe avec tout ce qu’il faut de retenue, de finesse et de vigueur. Jeff, un véritable alchimiste du groove ! Un batteur qui savait mieux que quiconque mettre son talent au service d’un chanteur et d’une mélodie. Néanmoins, ses rares prestations instrumentales attestent d’une réelle aptitude à l’improvisation. En revanche, on n’entendra jamais de solo de batterie de Porcaro (lorsqu’il se faisait violence, c’était toujours accompagné d’un percussionniste). Il détestait jouer un solo. De même, ce fils d’un des professeurs les plus respectés aux Etats-Unis ne s’est jamais senti de vocation pédagogique, et ce n’est qu’après maintes sollicitations qu’il a accepté de diriger des master classes au PIT ou à la Groove School de Los Angeles. « Jeff a quitté le lycée pour partir en tournée avec Sonny & Cher, nous rappelle Dom Famularo. Il a toujours considéré qu’il avait une piètre éducation, mais Jeff était très intelligent. » De toute sa carrière, cette immense star de la batterie n’a répondu qu’une seule fois présent à un drum clinic. Dom Famularo s’en souvient bien, c’était chez lui, à Long Island, et il animait la manifestation : « Il partageait la scène avec Dennis Chambers et, vers la fin, ils jouaient en duo. Jeff assurait un groove et Dennis prenait un solo. Lorsque c’est venu au tour de Jeff de prendre le solo, il s’est tourné vers les coulisses pour m’appeler à l’aide : “Dom, viens ici !” Je me suis approché, il a alors fichu ses baguettes dans mes mains, m’a assis à la batterie et m’a dit : “Dom, toi tu sais faire un solo, pas moi !”. »
Jeff était un homme très actif (peut-être trop au regard de son état de santé), avec son groupe, les innombrables séances derrière les stars, la production d’autres musiciens, la peinture, son amour de toujours où il venait se ressourcer, et sa famille avec laquelle il passait le plus de temps possible. Il savait équilibrer son existence entre toutes ces passions. Si la musique tenait la plus grande place dans sa vie, Jeff ne manquait jamais de dire qu’il jouait avant tout pour le plaisir, sans jamais se prendre au sérieux et, surtout, qu’il n’avait rien inventé, que tout ce qu’il avait appris venait d’autres batteurs. Ceux qui appréciaient son jeu n’avaient qu’à lui piquer ses plans ! Bien que surtout sollicité pour les séances de rock et de pop, et considéré comme le maître des tourneries shuffle, Jeff était à l’aise dans tous les contextes, du big band avec Stan Getz ou Ray Charles à la sophistication de Steely Dan, du rock carré de Springsteen à celui teinté de country music de Dire Straits, ou à des choses plus intimistes comme les chansons de David Crosby. Mais Jeff était tout aussi capable d’improviser avec la dynamique d’un jazzman, ceux qui l’ont vu faire le bœuf dans le célèbre club de L.A., le Baked Potato, peuvent l’attester. Le secret de cette versatilité ? Une oreille extrême et une vaste culture musicale (de Mingus à Hendrix, en passant pas les ragas indiens). Le Kid était sacrément doué.
Jeff comptait de nombreux amis, intimes ou anonymes, à travers le monde. Ce batteur a suscité d’innombrables vocations et restera un modèle pour les jeunes batteurs. Le dernier hommage que nous puissions lui rendre est de suivre ses humbles conseils : jouer avec toute son âme. C’est ce que fit, le jour de ses funérailles, la confrérie des batteurs de studio de L.A. au Forest Lawn Cimetery où il repose. Ses amis Jim Keltner, Lenny Castro, John Robinson, Harvey Mason, Mike Baird, Steve Shaeffer, en tête du cortège, tambour en bandoulière, accompagnèrent le Kid dans son ultime voyage au son de l’instrument qui était toute sa vie. •

 

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